Résistances et romanitude

Les « Roms migrants » n’existent pas parce qu’ils sont sédentaires

Par Jean-Pierre Dacheux. - Le 10 mai 2010.

mardi 11 mai 2010 par Jean-Pierre Dacheux

Il est des expressions qui surgissent et s’imposent avant qu’on en ait pénétré tout le sens. La locution « Roms migrants » fait partie de ce vocabulaire ambigu. Un Rom est culturellement voyageur, ce qui ne veut pas dire qu’il soit migrant, migrateur [1] ou, moins encore, immigré ! Les Roms ne sont ni immigrés, ni migrants. À moins qu’on ne qualifie de migrants tous les hommes qui se caractérisent par leur mobilité ! La diaspora est une dispersion et pas une migration. Depuis bientôt un millénaire, la diaspora des Roms les a fait s’installer dans toute l’Europe

Quand des Roms migrent, ils ne deviennent pas, pour autant, et par définition, « des » migrants. C’est, dit Alexandre Bouglione (appelé aussi Alexandre Romanès), « un peuple de promeneurs ». Leur rapport à la Terre marie mobilité et sédentarité.

Le risque de confusion entre migrants et immigrés, devrait suffire à interdire de parler de « Roms migrants » au moment où plusieurs États font, volontairement, le mélange entre Roms et immigrés clandestins. C’est le cas en Italie. C’est ce qui inspire encore l’action de nombre de fonctionnaires des services administratifs ou de police, en France !

S’ils sont, par dizaines de milliers, présents dans les Amériques ou en Asie, les Roms, en Europe, se comptent en millions. Ils sont, le plus souvent, des ressortissants de l’un ou de l’autre des 27 États de l’Union européenne. Aucun Européen membre de cette Union européenne (un Rom tchèque, par exemple), mais aussi aucun autre Européen vivant hors de l’Union (tel un Rom serbe) ne saurait être considéré comme immigré en Europe, quand il s’y déplace ! On n’est pas un immigré dans son pays, or l’Europe est le pays des Roms.

La liberté de circulation de tout concitoyen rom, membre de l’Union européenne, est légale, autorisée sur simple présentation d’un titre prouvant son identité (c’est effectif pour les Roms slovaques depuis 2004, les Roms bulgares et roumains, depuis janvier 2007). Une Résolution du Parlement européen, traitant de la liberté de circulation et de séjour, le rappelle sans ambiguïté [2].

Cependant, il ne suffit pas de démontrer que les Roms ne peuvent, en aucun cas, être assimilés à des immigrés ! Ils ne sont pas non plus des migrants. Les Roms venus de l’Est qui ont acheté des caravanes et les ont regroupées dans des bidonvilles improvisés, ne sont pas venus de Roumanie ou de Bulgarie avec une caravane ! Ils résidaient, dans leur pays d’origine, dans des habitats précaires, mais fixes ! Ils n’ont pas la culture de la caravane. Ils ne sont pas, d’un point de vue anthropologique, des migrants. Ils sont sédentaires.

Reste l’autre justification de l’usage de ce qualificatif de « migrant » : l’installation de quelques milliers de familles roms, venues le plus souvent de Roumanie, dans un pays de l’Ouest de l’Europe : la France ! Si cet assez court déplacement, sur deux ou trois milliers de kilomètres, devait être considéré comme une migration, il faudrait alors admettre que nombre de déplacements professionnels contraints, fréquents de nos jours, sont également assimilables à des migrations ! Dans ces conditions, les vacances trans-européennes aussi sont des migrations et les nombreux touristes qui enrichissent Paris, chaque été, sont des migrants. Si migrer est « changer d’endroit, de région » comme l’affirme le dictionnaire Le Robert, il s’agit alors d’un comportement devenu banal, qui tend à se généraliser avec la mobilité de l’emploi et la facilitation des transports. Les Roms font comme bien d’autres Européens : ils voyagent !

Certes, un voyageur migre ! Mais immigrer c’est bien autre chose : c’est accomplir cette migration de façon durable, voire définitive. L’immigrant quitte son pays et devient « immigré » une fois installé dans le pays où il est arrivé. Il n’y a pas, selon la langue française, de... « migrés », mais il existe des migrants, des déplacés, par force ou par nécessité. Un migrant, dit encore Le Robert, est un « travailleur originaire d’une région peu développée, s’expatriant pour des raisons économiques ». Migrer, c’est donc s’établir dans un autre pays que le sien, soit pour un temps, soit périodiquement. Mais je peux migrer sans être « un migrant » ! Depuis qu’ils circulent en Europe, les Roms cherchent où vivre et rester. La principale cause de leurs migrations est qu’on les chasse !

On rencontre des Roms migrant vers un autre pays (qui migrent sous la contrainte) mais pas des Roms migrants (qui migreraient par choix ou par tradition). La lettre « S », au bout du mot « migrants », pèse lourd, en l’occurrence. Ne l’oublions jamais : les Roms venus de l’Est de l’Europe sont des sédentaires. Il est une minorité de Roms roumains qui migrent, d’autres qui ne migrent pas, mais les Roms roumains ne sont pas des migrants : ni ceux qui ne quittent pas la Roumanie, ni ceux qui pratiquent la noria des allers et retours, ni ceux qui fréquentent un pays et y demeurent un temps plus ou moins long. Ils fuient la faim et la haine ! Ils ne bougent pas ; ils « sont bougés ».

Il y a dans le nom ou l’adjectif « migrant » (pas dans le participe présent « migrant ») comme une annonce d’immigration, d’installation. Pour les citoyens français mal informés, les Roms sont toujours des nomades qui viennent se sédentariser chez nous... Ce sont donc des envahisseurs mal venus. Sous l’appellation Roms migrants, et quoi qu’on en pense, il y a toujours l’idée de « nomade-immigré »...

Chaque fois qu’on pense les Roms avec des catégories qui ne s’appliquent pas à eux, on les regarde avec suspicion. Et cela dure depuis des siècles ! Ces humains nous dérangent : ils sont là, n’y sont plus, reviennent, se logent dans des habitats stables ou mobiles, se laissent déplacer, trouvent où se réinstaller, échappent à toute fixité sans pour autant être nomades ou immigrés. Les administrations, les pouvoirs locaux ne peuvent maîtriser ces comportements insaisissables qui constituent, contradictoirement, des fragilités et des protections. Les États qui veulent obliger les Roms à se fixer, en fait, le leur interdisent !

Inutile, de chercher si les Roms sont migrants ou immigrés ? Leur mobilité n’est pas qualifiable ! Leurs déplacements ne sont ni réguliers, ni définitifs, ni liés à leur mode de vie, mais souvent inattendus. Autrement dit, une fois encore, – et contrairement à ce qui reste présent, dans l’imaginaire des Gadjé –, les Roms ne sont, ni de près ni de loin, des nomades. Leur culture du voyage n’est pas une culture de nomades. Voyager, c’est être libre de changer ou non de lieu de vie, pour des séquences plus ou moins longues ; être nomade, c’est ne pouvoir vivre qu’en changeant fréquemment, et en permanence, d’aire d’existence. C’est tout différent ! Certains nomades ne pourraient subsister sans faire paître leurs troupeaux sur des espaces nouveaux ; d’autres ne peuvent avoir de quoi vivre, s’ils ne font commerce de sel, de peaux, de tissus ou de toute autre marchandise, qu’il faut transporter loin, là où des clients peuvent être intéressés. D’autres, enfin, sont les nomades des temps modernes qui, simples diplomates, chercheurs, artistes, ou autres itinérants aux motivations diverses, ne sauraient passer leur vie tout entière en un même espace culturel et social. 

Les Roms, eux, ne sont ni des pasteurs poussant devant eux leurs troupeaux, ni des commerçants au long cours, ni des voyageurs permanents, ni des vagabonds errant sans but, ni, à l’inverse, … des casaniers et autres pantouflards. Ce sont, risquons-nous à le dire, des sédentaires experts en voyage, ce qui n’est pas le cas de la plupart des sédentaires ! Ils inventent, en permanence, des formes de nomadisme sans rapport avec le nomadisme que nous connaissons. Ce sont des hommes qui bougent, qui ne sont pas liés à un territoire, à un sol, à une propriété, qui se veulent des habitants de toute la Terre, qu’ils se déplacent ou non, qu’ils voyagent ou pas, qu’ils migrent ou non. Leur mobilité est intime, spirituelle avant d’être physique. C’est une disponibilité. Un Rom est prêt à partir même s’il ne part jamais. C’est quelqu’un qui sait qu’il peut avoir à fuir, même s’il ne fuit plus. C’est une personne humaine qui appartient à un peuple qu’on a tenu, jadis, en esclavage et qui a subi, il y a moins d’un siècle, un génocide. Comment, dans ces conditions, ne pas avoir au plus profond de soi, cet instinct de survie, cette vigilance, qui rendent libre de quitter, s’il le fallait, même les lieux où l’on s’est installé pour longtemps, voire, espérait-on, pour toujours ? Il n’est aucun lieu qu’on puisse tant aimer qu’on doive y mourir sous les coups de ceux qui vous haïssent.

Quand le droit du sol rejoint le droit du sang pour signifier qui a le droit de vivre en tel ou tel lieu, la xénophobie et le chauvinisme ne sont pas loin ! Une « romaphobie », une « tsiganophobie » persistantes ont traversé les siècles, simplement parce que, là où les Roms sont installés, ils ne vivent pas « comme » les autres hommes, ils ne « s’intègrent » pas, ce qui constitue pour beaucoup de gadjé, une véritable tare, un distinguo radical qui nourrit un « différend » insurmontable. Cela suffit à ce que les Roms, comme par le passé, se tiennent toujours sur leurs gardes, prêts y compris à prendre le large, à partir ailleurs, n’importe où, là où le danger se trouvera éloigné. Ils ne sont pas alors en migration mais en évasion !

Évitons, par conséquent, de confondre mobilité et migration. Tous les Roms ne migrent pas, mais sont disposés à la mobilité, si besoin était. Les Roms de Roumanie, venus en Italie, en Espagne, en France, pour fuir le sort qui leur est fait, là où leur vie n’est qu’une survie, resteront-ils à l’Ouest de l’Europe ? « Re-migreront-ils », dans l’autre sens, si, là où sont restés des parents et des amis, il devenait possible de connaître des possibilités de retour ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, mais déjà ils font des voyages alternants entre le pays qu’on a quitté et le pays où l’on cherche des moyens de survivre...

Difficile et essentielle nuance, par conséquent  : les Roms peuvent migrer mais les Roms migrants n’existent pas. Comment faire comprendre, à tous les sédentaires-culturels (qui ne pensent la vie possible que dans une habitation fixe, à une adresse donnée), qu’il est des hommes, dont les Roms, qui sont sédentaires, mobiles ou alternativement sédentaires et mobiles, pour se protéger, et pour habiter la Terre sans en être propriétaire, là où l’hospitalité fait défaut ? Il est à craindre que cette complexité relationnelle avec les Roms soit trop déconcertante pour être admise, notamment de la part de ceux qui cherchent à organiser la société sur des bases stables, acceptées par tous, et auxquelles nul ne puisse échapper dans nos « États de droit ».

Raison de plus pour ne pas, involontairement, nourrir les préjugés et les « idées reçues ». L’expression « Roms migrants » renvoie trop à deux tabous sociaux, politiquement mal traités en Europe : le tabou du nomadisme (assimilé à des mœurs dépassées, antiques voire sauvages !) et le tabou de l’immigration (laquelle n’apporterait que des soucis aux sociétés fragilisées par les crises économiques…). C’est pourquoi, mieux vaut abandonner cette appellation qui ne précise rien mais peut nourrir des fantasmes porteurs de dangers pour les Roms. Et donc pour nous tous.

[1] Le terme de migrateur est définitivement réservé aux animaux, notamment aux oiseaux, qui, au rythme des saisons, alternent leurs voyages d’un lieu de vie déterminé à un autre, pour se nourrir.

[2] Résolution du Parlement européen du 15 novembre 2007, sur l’application de la directive 2004/38/CE relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres. (P6_TA(2007)0534)


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